07/08/2025
Je fait tourner la meule. Merci pour ce texte superbe
Le Gagne-Petit – Éloge du Rémouleur
(Version à bretelles et à taloche verbale)
Y’en a qu’ont la mémoire courte, et d’autres qu’ont jamais eu de mémoire du tout.
Alors, pose-toi deux minutes, remballe ton smartphone et écoute un peu l’histoire d’un métier qu’a plus de kilomètres au compteur que la 4L de ton tonton Fernand :
le rémouleur.
Ouais, le rémouleur, mon pote. Le type qui fait chanter la lame, qui redonne du tranchant au monde, qui t’arrange ton vieux Laguiole comme un luthier bichonne son Stradivarius.
Un artisan, un vrai. Un besogneux de la belle ouvrage, un esthète du fil rasoir, un guérisseur de lames, bo**el.
Ce métier-là, il date pas d’hier ni d’avant-hier, mais carrément du Moyen Âge, époque bénie où le mec bossait à la meule à pied et repartait avec deux sous et une ampoule à chaque orteil.
Il traînait sa meule comme d’autres traînent leur croix, sur les routes, dans la boue, entre deux cochons et une javelle de foin, et quand il débarquait au village, c’était la fête :
— Tiens v’là l’aiguiseur !
— Amène-moi mes ciseaux, Yvonne !
— Marcel, va chercher la faux, et que ça saute !
Mais voilà, le progrès — ce fourbe en costard-cravate — s’est pointé avec ses grands airs et ses lames en inox pressé au kilo.
Dans les années 70, on a commencé à snober le rémouleur comme on snobe une vieille tante qui sent la naphtaline.
Et puis, entre 1980 et l’an 2000, ce fut l’hécatombe : tout le monde jetait ses couteaux dès qu’ils coupaient plus la mousse.
Acheter, jeter, racheter, re-jeter. L’aiguisage ? Connaît pas. Un mot du patois ancien, sans doute.
Le rémouleur, pendant ce temps, il serrait les fesses et les boulons.
Y’en a qui ont jeté la meule, d’autres qui ont tenu le coup avec des bouts de ficelle et des tickets resto.
Mais bon sang de bois, il en restait toujours un ou deux pour continuer à croire au tranchant de la justice.
Et tu sais quoi ? L’époque a peut-être des dents en plastique, mais le bon sens finit toujours par repousser, comme la barbe d’un curé breton.
Aujourd’hui, on en voit ressortir, des meules. Pas des centaines, mais des poignées de passionnés, des cinglés du morfil, qui se baladent en tycamion ou à vélo, avec leur matos sur le dos et leur sourire en bandoulière.
On les compte, ces gaillards-là.
Environ 400 rémouleurs itinérants en France.
Mais écoute bien : ceux qui en vivent bien ? Tu les comptes sur les doigts des deux mains, et t’as encore de la marge pour gratter ton nez.
Ceux qui vivotent, moins de 10 %.
Les autres ? Ils rament, ils tentent, ils y croient, puis ils lâchent.
Un sur deux baisse le rideau avant cinq ans, et pourtant, ils avaient la foi, crois-moi.
Heureusement, y’a un bout de ciel bleu entre deux nuages :
des formations sérieuses, des anciens qui transmettent, des meules qui tournent dans la bonne direction.
Et des clients, tiens, des vrais, qui redécouvrent que le couteau qui coupe, c’est pas un mythe de grand-mère, mais un droit fondamental.
Parce qu’au final, le métier de rémouleur, c’est pas que pour les nostalgiques en sabots.
C’est pour les écolos qui veulent pas jeter.
C’est pour les économes qui préfèrent réparer.
C’est pour la planète qui en a marre de bouffer du plastique.
Et le gars qui t’affûte ton couteau, il te vend pas un miracle.
Il te vend du service, de la durée, du soin, et tout ça avec une gouaille de bistrotier fatigué, mais un amour du geste comme pas deux.
Tu sais comment on l’appelle, dans les campagnes, le rémouleur ?
Le gagne-petit.
C’est pas un hasard.
C’est pas le genre à rouler en Porsche ni à acheter du foie gras en solde.
Non, lui, il gagne petit mais il gagne droit.
Avec l’huile de coude, la patience, et l’oreille fine du gars qui sent la lame, même les yeux fermés.
Alors, la prochaine fois que t’as un couteau qui pleure, un sécateur qui geint, un ciseau qui baille comme un ado le lundi matin, cherche pas midi à quatorze heures :
Va voir ton rémouleur.
Moi, perso, j’m’appelle Alex, j’fais la tournée dans l’Aube, j’me tape les marchés, les fêtes, les ruelles mouillées et les clients qui croient qu’un couteau, ça s’achète au kilo comme les patates.
Mais quand j’leur rends leurs lames affûtées, ils sourient.
Et ça, c’est mon vrai salaire.
Et si c’est pas moi que tu croises, c’est peut-être un collègue. Alors fais-lui confiance, comme on faisait confiance au maréchal-ferrant ou au rétameur.
Parce que ce métier-là, c’est pas un caprice de hipster.
C’est la mémoire du geste, l’économie du bon sens, l’écologie du quotidien.
Allez, j’te laisse, j’ai ma meule qui m’appelle et mes roulements qui grincent.
Mais retiens bien :
Courage et bonne humeur, ce sont les deux mamelles du rémouleur.
Et une fois que t’y as goûté, à la lame bien réveillée, tu regardes plus jamais ton couteau comme avant.
Merci Jean-Claude Wolf pour ce texte 🙏🏻🔪♻️